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Langues et formation

L'anglais a la peau dure

19064182 sDans un siècle, de nombreux idiomes auront disparu et la langue de Shakespeare - dans sa version moderne, of course - sera plus que jamais celle de la communication internationale.

En 1880 un prêtre bavarois créa une nouvelle langue, qu'il espérait voir adopter par le monde entier. Il mélangea des mots français, allemands et anglais et donna à sa création le nom de volapùk, ce qui ne lui rendit pas service. Pire encore, cette langue était compliquée, truffée de sons bizarres et encombrée de déclinaisons comme le latin.

Elle connut un certain succès pendant quelques années avant d'être éclipsée par une autre langue inventée de toutes pièces, l'espéranto. Cette dernière avait un nom lyrique et était bien plus facile à maîtriser. On pouvait en apprendre les règles en un après-midi.
Mais peu importait : au moment où l'espéranto apparut, une autre langue était déjà en train de devenir un moyen de communication international : l'anglais. Il y a deux mille ans, l'anglais était la langue non écrite des tribus du Danemark de l'âge de fer. Mille ans après, il vivait dans l'ombre de souverains francophones sur une petite île humide [à la suite de la conquête normande de l'Angleterre]. Nul à l'époque n'aurait pu imaginer qu'il serait parlé aujourd'hui d'une façon ou d'une autre par près de 2 milliards de personnes.

Diversité.

La science-fiction nous montre souvent des planètes entières qui parlent une langue unique mais cette idée semble plus menaçante ici, en vrai, sur cette planète qui est la nôtre, où certains craignent que l'anglais n'éradique toutes les autres langues. Le fait que les êtres humains puissent s'exprimer en plusieurs milliers d'idiomes est un enchantement à maints égards. Rares sont ceux qui voudraient perdre cette diversité.

Heureusement, de telles craintes sont prématurées. Il faut beaucoup de pessimisme pour penser que notre planète ne continuera pas d'abriter une multiplicité de nations, de cultures - et de langues. Après tout, il est difficile de rompre quelque chose d'aussi intime et spontané que la langue que les parents parlent à leurs enfants. Qui peut vraiment imaginer un Japon sans japonais et une Grèce sans grec ? Si l'anglais se répand partout, cela signifie simplement que les Terriens utiliseront en général une langue locale dans leur sphère propre et l'anglais pour communiquer au-delà.

Les jours où l'anglais partageait la planète avec des milliers d'autres langues sont cependant comptés. Un voyageur faisant un bond de cent ans en avant dans le temps remarquera probablement deux choses à propos du paysage 18034943 slinguistique de la Terre. Premièrement, il y aura beaucoup moins de langues. Deuxièmement, elles seront souvent moins compliquées qu'aujourd'hui - en particulier dans leur version parlée. Certains avanceront peut-être que ce n'est pas l'anglais mais le mandarin qui finira par devenir la langue mondiale - en raison de la taille de la population chinoise et de la puissance économique croissante de la Chine. C'est cependant improbable. D'une part, l'anglais a déjà pris la place. Il est tellement enraciné dans tout ce qui est imprimé, l'éducation et les médias que passer à autre chose demanderait un effort énorme. C'est pour des raisons similaires que nous conservons le clavier QWERTY et le courant alternatif.

Une question d'accessibilité.

De plus, les tons du chinois sont extrêmement difficiles à apprendre après l'enfance et il faut pratiquement être né dedans pour en maîtriser l'écriture. Bien sûr, des langues notoirement difficiles comme le grec, le latin, l'araméen, l'arabe, le russe et même le chinois ont été adoptées par un grand nombre de personnes dans le passé, mais maintenant que l'anglais s'est installé, son accessibilité par rapport au chinois fera obstacle à son remplacement. Plus d'une puissance mondiale a exercé son empire sans imposer sa langue et de même que les Mongols et les Mandchous ont jadis régné sur la Chine sans toucher au chinois, si les Chinois dominent le monde, ce sera probablement en anglais.

Pour en revenir au premier point, il est possible qu'en 2115 il ne reste plus que 600 langues sur la planète au lieu de 6 000 aujourd'hui. Le japonais s'en sortira mais les langues parlées par des groupes de population plus petits auront du mal. La colonisation a trop souvent entraîné la disparition de certaines langues à la suite de l'extermination des locuteurs ou du fait d'une politique d'éradication de leur langue. La plupart des idiomes des premiers Américains d'Amérique du Nord et des Aborigènes d'Australie ont ainsi disparu ou sont moribonds. L'urbanisation a accéléré le processus en arrachant les gens à leur terre pour les amener dans les villes où règne une lingua franca unique.

Les locuteurs associent aisément grandes langues et perspectives d'avenir et petites langues et arriération, et cessent donc de parler ces dernières avec leurs enfants. Or, à moins qu'une langue soit écrite, il suffit qu'une génération ne la transmette pas à ses enfants, dont l'esprit est particulièrement malléable, pour qu'elle soit pratiquement perdue. Nous savons tous combien il est difficile de bien apprendre une langue une fois adulte.

Complexité.

Quand une langue n'est parlée couramment que par les gens d'un certain âge au sein d'une communauté, la tâche est bien plus ardue que de transmettre certaines expressions, mots et terminaisons. Le problème s'est posé récemment avec le navajo : un certain Chris Deschene s'est en effet vu interdire de diriger la nation navajo parce qu'il ne parlait pas couramment la langue. On lui souhaite bonne chance pour s'améliorer mais il se trouve devant une montagne. En effet, il n'y a pas de verbes réguliers en navajo : il faut apprendre par cœur toutes les variations de chaque verbe. Et c'est une langue à tons.

10427719 sCette complexité est courante dans les langues indigènes. Les langues voient leur complexité s'accroître comme les gens prennent des habitudes ou les voitures se couvrent de rouille. A un moment, on marque le futur d'un verbe en utilisant la terminaison en "rai, ras, etc." : je l'achèterai. Cinq minutes après, les gens se mettent à dire "je vais l'acheter", parce que si on va quelque part dans le but de faire quelque chose, il s'ensuit qu'on le fera. Très vite la tournure se fige en une nouvelle forme de futur.

Ce genre de phénomène se produit tout le temps dans toutes les langues, de toutes sortes de façons.

Or c'est précisément ce qui fait l'immense richesse de ces langues qui les rend aussi difficiles à faire revivre une fois qu'elles ont disparu. De grands efforts sont consentis pour empêcher la mort de certaines langues menacées, mais en vérité il est peu probable que des adultes finissent par élever leurs enfants dans ces langues, ce qui est pourtant le seul moyen pour qu'elles existent à part entière.

En fait, nombre de communautés qui transmettent leur langue ancestrale en l'enseignant à l'école et à des adultes en créeront de nouvelles versions, au vocabulaire moins étendu et à la grammaire rationalisée. Le gaélique irlandais que parlent fièrement les bilingues anglais-gaélique d'aujourd'hui en est un exemple, qu'on pourrait baptiser "nouveau gaélique". Ce phénomène s'inscrit dans une tendance générale qui remonte à plusieurs millénaires et qui a vu la naissance de langues moins complexes que la norme du monde prémoderne.

La première vague s'est produite quand la technique a commencé à permettre des transferts de population massifs et rapides. A partir du moment où un grand nombre de personnes ont pu traverser l'océan d'un seul coup ou être importées de force sur un territoire, on a vu de larges groupes d'adultes apprendre de nouvelles langues. Et comme ils ont plus de mal que les très jeunes enfants à maîtriser les subtilités d'une langue, on s'est retrouvé avec des langues plus simples.

Les Vikings par exemple ont commencé à envahir l'Angleterre à partir du VIIIe siècle et se sont mariés dans la société locale. A l'époque, l'éducation était réservée à l'élite et il n'y avait pas de médias. Les enfants d'Angleterre ont grandi en entendant leurs pères "massacrer" le vieil anglais et se sont mis à parler comme eux. Le résultat, c'est la langue dans laquelle j'écris maintenant. Le vieil anglais comptait trois genres, cinq cas et une grammaire d'une complexité digne de l'allemand moderne mais il s'est transformé après les Vikings en anglais moderne. Celui-ci est l'une des rares langues d'Europe à ne pas attribuer de genre aux objets inanimés. Le mandarin, le persan, l'indonésien et d'autres langues ont connu un processus similaire et sont donc moins "encombrés" qu'une langue normale.

La seconde vague de simplification est survenue quand certaines puissances européennes ont transporté des esclaves africains dans les plantations ou imposé des déplacements aussi radicaux à d'autres populations. Les adultes devaient apprendre une langue rapidement et ils en ont appris encore moins que les Vikings avec l'anglais - souvent quelques centaines de mots et quelques vagues structures. Comme cela ne suffisait pas, ils ont créé de nouvelles langues à partir de ces fondements. Celles-ci peuvent aujourd'hui exprimer toutes les nuances de la pensée humaine mais n'existent pas depuis assez longtemps pour s'être encombrées de choses aussi superflues que des verbes irréguliers. Ce sont les langues créoles, qui ont fait leur apparition à l'époque que les manuels scolaires appellent "l'exploration" occidentale.

39809179 sVieilles langues, nouvelles versions.

Les mouvements de population modernes sont en train de créer une troisième vague de rationalisation linguistique. Dans les villes du monde entier, les enfants d'immigrés de langues diverses parlent entre eux une version de la langue de leur nouveau pays qui évacue certaines caractéristiques arbitraires comme les verbes irréguliers et le genre pour les objets. C'est une espèce de compromis entre la version originale de la langue du pays et la façon dont leurs parents la parlent.

Du Kiezdeutsch en Allemagne au wolof urbain du Sénégal, le monde voit aujourd'hui naître des versions légèrement optimisées des vieilles langues. Elles resteront essentiellement orales mais, comme on l'a déjà constaté avec des langues comme le yiddish, cela ne les empêchera pas de connaître un grand succès.

Espérons que les langues qui disparaîtront seront au moins décrites et enregistrées pour la postérité avec les outils modernes. Nous regretterons peut-être la fin d'un monde qui parlait 6 000 langues au lieu de 600, mais l'avantage c'est qu'il y aura plus de gens capables de communiquer dans une autre langue que la leur.

Après tout, dans l'histoire de la tour de Babel, la diversité linguistique est une malédiction. L'avenir nous promet une diversité toujours considérable et une compréhension mutuelle plus grande encore que par le passé car les langues seront plus faciles à apprendre dans leur version parlée qu'elles ne l'étaient auparavant. Bref, un avenir dominé par l'anglais ne sera pas le paradis, mais pas l'apocalypse linguistique non plus.

—John H. McWhorter (Professeur de linguistique, études américaines, philosophie et musique à l'université Columbia.)

—The Wall Street Journal (extraits) New York, publié le 2 janvier

Courrier international — n° 1294 du 20 au 26 août 2015

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